Chronique de l’inspecteur Ibrahima Ndiaye

Une sortie médiatique qui heurte un pilier historique de la nation
Cette semaine, un fait d’une gravité exceptionnelle a traversé l’espace médiatique sénégalais sans provoquer le séisme politique qu’il aurait dû susciter. Sur un plateau de télévision, Doudou Wade, figure du régime de l’ancien président Abdoulaye Wade, a publiquement appelé l’armée à renverser le pouvoir en place.
Dans bien des pays, une telle déclaration serait déjà explosive. Au Sénégal, elle touche à un interdit fondateur. Car ici, depuis l’indépendance, une ligne rouge n’a jamais été franchie : le pouvoir se conquiert dans les urnes, jamais dans les casernes.
Une tradition démocratique rare dans la sous-région
De Léopold Sédar Senghor à Abdou Diouf, d’Abdoulaye Wade à Macky Sall, puis de Macky Sall à Bassirou Diomaye Faye, les alternances se sont faites par le vote, parfois dans la tension, souvent dans la contestation, mais toujours dans le cadre constitutionnel.
Cette continuité n’est pas un détail institutionnel. Elle est un patrimoine national. Elle a permis au Sénégal de se distinguer dans une région régulièrement secouée par les coups d’État. Elle repose sur un pacte implicite entre gouvernants, oppositions, forces de défense et citoyens : la légitimité naît du suffrage, pas de la force.
Appeler l’armée à intervenir dans le jeu politique, c’est fragiliser ce pacte. C’est banaliser une idée qui, ailleurs, a ouvert la voie à des décennies d’instabilité.
Un contraste troublant avec les crises passées
L’histoire récente rend cette sortie encore plus déroutante. Lors des tensions majeures de 2021, alors que le pouvoir de Macky Sall était violemment contesté dans la rue, Ousmane Sonko s’était publiquement inscrit dans une logique de lutte politique, pas militaire. Malgré la colère populaire, l’appel à un renversement par la force n’avait pas été érigé en option légitime.
Cela ne rend pas le climat politique actuel apaisé ou consensuel. Les débats sont vifs, les critiques nombreuses, les frustrations réelles. Mais rien, absolument rien, ne justifie de suggérer que l’armée puisse devenir un arbitre politique.
Le silence qui dérange
Plus inquiétant encore que la déclaration elle-même : la faiblesse des réactions. Une partie importante de la classe politique, notamment au sein de la coalition soutenant le président Bassirou Diomaye Faye, est restée remarquablement discrète.
Seuls les responsables du PASTEF — le parti d’origine du chef de l’État — ont clairement et rapidement condamné ces propos. Ailleurs, les réactions ont été timides, tardives ou inexistantes.
Ce silence pose question. Condamner un appel au putsch ne devrait relever ni du calcul stratégique ni de l’opportunité politicienne. C’est un réflexe républicain de base. Lorsqu’il devient optionnel, c’est que le socle commun se fissure.
Un moment de vérité pour le pouvoir
Cet épisode agit comme un révélateur. Il montre que, face à une menace symbolique contre l’ordre constitutionnel, tous les soutiens du pouvoir ne réagissent pas avec la même clarté. Or, dans les périodes de turbulence, ce sont précisément ces réflexes qui font la différence entre une démocratie solide et un régime vulnérable.
Pour le président Faye, la leçon est lourde de sens. Gouverner exige des alliances larges. Mais la défense des principes fondamentaux — État de droit, légitimité électorale, primauté du civil sur le militaire — suppose un noyau dur de convictions partagées, non négociables.
Un devoir qui dépasse les camps
Au fond, la question dépasse les clivages partisans. Aujourd’hui au pouvoir, demain dans l’opposition, chaque acteur politique a intérêt à ce que la règle du jeu reste la même : on gagne ou on perd par les urnes.
Relativiser un appel à l’intervention de l’armée, c’est ouvrir une brèche dont personne ne maîtrise ensuite les conséquences. L’histoire du continent montre que les militaires entrent souvent au nom du salut public… et s’installent au nom de la stabilité.
Condamner clairement ces dérives n’est pas un luxe moral. C’est une obligation patriotique. Le Sénégal a bâti sa réputation sur la solidité de ses institutions civiles. Il serait tragique que, par calcul ou par lassitude, sa classe politique laisse s’éroder ce qui a fait sa force.



1 Commentaire
je suis tout-à-fait d’accord frangin..Le drame c’est qu au Sénégal le débat politique dérape très souvent. et il n’y a malheureusement personne pour rappeler à l’ordre