Par Oumy Thiare

La Casamance regorge de terres fertiles, d’un littoral touristique, d’une culture vibrante et surtout… d’une jeunesse débordante d’idées. Pourtant, malgré ce potentiel, une impression revient sans cesse : trop de projets naissent, brillent un instant, puis s’éteignent faute d’appui réel. Le problème n’est pas l’absence de talent. Le problème, c’est le vide laissé par des leaders qui peinent à transformer les discours en structures solides.

Une jeunesse prête, mais livrée à elle-même
Partout dans la région — de Ziguinchor aux zones rurales — des jeunes montent des initiatives en agriculture, transformation alimentaire, tourisme local, numérique ou artisanat. Ils ont :
. des idées adaptées aux réalités locales
. une vraie connaissance du terrain
. l’envie de créer de l’emploi chez eux, sans migrer
Ce qui leur manque, ce n’est pas la motivation. C’est l’écosystème.
Un projet ne vit pas seulement d’enthousiasme. Il a besoin d’accompagnement, de financement patient, de mise en réseau, de débouchés commerciaux. Or ces piliers dépendent en grande partie de décideurs locaux, d’élites économiques, d’élus et de cadres administratifs capables de porter une vision collective. Et c’est là que le bât blesse.
Des leaders présents… mais peu engagés dans la durée
Le reproche le plus fréquent adressé aux élites locales n’est pas forcément la mauvaise volonté ouverte, mais l’absence d’engagement structurant.
1️⃣ Le syndrome du discours sans suite
Forums, ateliers, panels sur “l’entrepreneuriat des jeunes” se multiplient. Les promesses aussi. Mais après les photos officielles :
. pas de fonds local réellement opérationnel
. pas de suivi des projets présentés
. pas de mentorat organisé sur le long terme
Résultat : les jeunes repartent avec des certificats… mais sans capital ni accompagnement.
2️⃣ Le manque de prise de risque financière
Dans beaucoup de régions dynamiques du monde, des entrepreneurs confirmés réinvestissent dans la nouvelle génération. En Casamance, cette culture reste faible. Les capitaux locaux :
. se dirigent rarement vers des start-ups locales
. préfèrent des activités commerciales à court terme
. évitent les projets innovants jugés “trop risqués”
Sans investisseurs locaux, les jeunes dépendent de financements extérieurs, souvent difficiles d’accès et déconnectés des réalités du terrain.
3️⃣ L’absence de structures solides
Un leader ne se mesure pas seulement à son influence, mais à ce qu’il construit qui lui survivra. Or la région manque encore :
. d’incubateurs bien financés
. de centres techniques performants
. de fonds d’amorçage régionaux
. de réseaux d’entrepreneurs structurés
Sans ces cadres, chaque jeune repart de zéro. L’énergie se disperse, les erreurs se répètent, et les réussites restent isolées.
Les conséquences : une énergie qui s’use
Quand une génération entreprenante se heurte en permanence à des portes closes ou à des promesses non tenues, trois choses se produisent :
🔹 La fuite des talents
Les plus dynamiques finissent par partir vers Dakar ou l’étranger, là où l’écosystème existe déjà.
🔹 Le découragement local
Ceux qui restent réduisent leurs ambitions : on passe d’un projet de transformation agricole à grande échelle… à un petit commerce de survie.
🔹 La perte de confiance
Les jeunes cessent de croire aux appels à projets, aux discours officiels et aux “opportunités” annoncées. Le lien entre jeunesse et leadership se fragilise.
Le vrai enjeu : passer du pouvoir symbolique au leadership utile
La Casamance n’a pas seulement besoin de figures visibles. Elle a besoin de bâtisseurs d’écosystèmes.
Cela implique que les leaders — politiques, économiques, communautaires — acceptent de :
✅ Mettre de l’argent local sur la table
Créer des fonds régionaux, même modestes, dédiés exclusivement aux jeunes porteurs de projets.
✅ S’impliquer personnellement
Mentorat, mise en relation, ouverture de marchés : le carnet d’adresses d’un leader peut valoir autant qu’un financement.
✅ Construire des institutions, pas des événements
Un incubateur qui dure 10 ans change plus une région que 50 conférences en deux ans.
✅ Accepter le droit à l’échec
Tous les projets ne réussiront pas. Mais sans tolérance au risque, aucune innovation ne naît.
Une région qui peut encore basculer du bon côté

La Casamance n’est pas condamnée. Elle est en attente d’un déclic collectif. Les idées sont là. Les bras sont là. La volonté des jeunes est là.
Ce qui manque, c’est une génération de leaders qui comprenne que soutenir un jeune entrepreneur, ce n’est pas faire de la charité — c’est investir dans la stabilité, l’emploi et la dignité de toute une région.
Le véritable drame de la Casamance n’est donc pas l’absence de projets brillants.
C’est le silence — financier, structurel et stratégique — qui les entoure.
Et tant que ce silence persiste, le potentiel restera une promesse… au lieu de devenir une transformation.


