Chronique de l’inspecteur Ibrahima Ndiaye

Quand l’exemple local devient la clé de la renaissance territoriale
Alors que les communes sénégalaises font face à des défis sans précédent — pression démographique, attentes sociales accrues, rareté des ressources — une institution censée incarner leur force collective traverse une inquiétante léthargie : l’Association des Maires du Sénégal (AMS).
Pourtant, loin des micros et des grandes déclarations, une révolution silencieuse est déjà en marche dans les territoires. À Khombole, commune devenue laboratoire à ciel ouvert, une certitude s’impose : le développement du Sénégal s’écrit d’abord localement. Et si la renaissance de l’AMS passait par l’école de l’exemple concret ?
Le grand silence des territoires
Dans la majorité des près de 600 collectivités territoriales du pays, un sentiment domine : la solitude du décideur local.
Où est passée la voix collective censée porter les préoccupations des maires ?
Où sont ces espaces d’échange où les élus partageaient solutions, échecs et bonnes pratiques ?
L’Association des Maires du Sénégal, qui devait être le fer de lance d’une décentralisation effective, semble avoir perdu son souffle. Plus de colloques structurants. Plus de plaidoyer unifié. Plus de cette solidarité pragmatique qui permettait à un maire chevronné d’accompagner un nouvel élu.
Le constat est sévère mais lucide : l’AMS est en état de mort cérébrale, tandis que ses membres sont en état d’urgence sociale.
Et pourtant, jamais la décentralisation n’a été aussi cruciale. Les citoyens réclament des services publics de proximité. L’État central, seul, ne peut répondre à toutes les attentes. De plus les fonds de dotation des communes tardent souvent.
Comment expliquer alors ce paradoxe : une institution nationale en sommeil face à des défis territoriaux en éveil permanent ?
Khombole : l’exception qui devient leçon
À 100 kilomètres de Dakar, une autre histoire s’écrit. Khombole, 20 000 habitants, fait régulièrement la une — non pas pour des crises, mais pour des initiatives.
En un an, la commune s’est imposée comme un véritable écosystème d’innovation publique locale :
- Rénovation d’écoles en co-construction avec les habitants
- Fête de l’Excellence scolaire parrainée par le ministre de l’Éducation
- Projet de certification ISO 9001 de l’état civil
- Mobilisation d’un financement d’un million d’euros de l’Ambassade de France pour le programme Jeunesse et Numérique
- Pose de la première pierre du premier observatoire astronomique d’Afrique de l’Ouest
À la tête de cette dynamique, le maire Maguèye Boye, la cinquantaine, inspecteur des impôts et domaines . Loin de toute posture héroïque, il parle simplement de « pragmatisme », de « réseaux » et de « persévérance ». Mais derrière cette modestie se cache une stratégie redoutablement efficace : transformer chaque opportunité en levier de développement territorial.
L’art de la gouvernance locale : les clés du modèle khombolois
- La diplomatie territoriale
Khombole a compris que l’action internationale n’est pas l’apanage exclusif de l’État central. La commune a noué des partenariats stratégiques avec la France (jusqu’au Quai d’Orsay), l’Italie (Pontedera) et sa diaspora. Chaque déplacement du maire est préparé avec des objectifs précis : financements, transferts de compétences, coopérations techniques.
2. Le marketing territorial intelligent
Plutôt que des campagnes coûteuses, Khombole valorise ses atouts endogènes : figures historiques comme Mamadou Dia, personnalités contemporaines comme Ousmane Sonko, centenaire de la commune transformé en événement national, observatoire astronomique comme projet structurant.
Avant de vendre un territoire, Khombole vend une identité.
L’alliance public–communauté–privé
Le modèle casse les silos :
- Écoles : la commune fournit les plans, les habitants la main-d’œuvre, les entreprises locales les matériaux à prix coûtant.
- Incubateur jeunesse : l’État fournit le bâtiment, une association française l’expertise, les opérateurs télécoms la connectivité. Une gouvernance collaborative poussée à son meilleur niveau.
La vision à long terme
Khombole ne gère pas seulement l’urgence. La commune s’appuie sur un plan stratégique clair (2025–2030) :
- la jeunesse comme moteur,
- l’excellence scolaire comme socle,
- l’innovation comme identité.
Le paradoxe sénégalais
D’un côté, une association nationale en panne d’inspiration.
De l’autre, des laboratoires d’innovation locale qui se multiplient sans cadre de mutualisation.
À Sandiara, Serigne Guéye Diop avait montré la voie. À Thiès, Saint-Louis, Ziguinchor, ailleurs encore, des élus innovent dans l’ombre. Mais ces étincelles ne deviendront incendie que si quelqu’un apporte l’oxygène de la coordination.
Manifeste pour une AMS renaissante
L’urgence n’est pas de sauver l’AMS pour elle-même, mais de la transformer en outil de diffusion accélérée des solutions qui marchent :
1. Les États généraux des bonnes pratiques locales
Un forum national des innovations territoriales, organisé non pas à Dakar, mais à Khombole. Chaque maire y présenterait une réussite concrète. Une vitrine mobile du savoir-faire communal.
2. Une plateforme digitale de partage
Application réservée aux élus locaux : base de projets, annuaire de partenaires, forum d’entraide, bibliothèque de documents types.
La digitalisation au service de l’intelligence collective.
3. Un programme de mentorat territorial
Jumeler des maires expérimentés avec des élus de petites communes, organiser des immersions, créer un prix annuel de l’innovation locale.
4. Un lobbying fondé sur la preuve
Des dossiers chiffrés, des résultats mesurables, des propositions réplicables.
Un plaidoyer basé sur les données, pas sur les incantations.
Dépasser la politique, servir les territoires
Le véritable défi : faire de l’AMS un espace neutre, au-dessus des clivages partisans.
Qu’il soit de la majorité ou de l’opposition, un maire fait face aux mêmes réalités : assainissement, écoles, emploi des jeunes.
Comme le résume Maguèye Boye :
« Ce qui marche à Khombole peut marcher ailleurs, avec des adaptations. Notre réussite n’a de sens que si elle devient collective. »
Conclusion : le temps de l’action collective
Le Sénégal est à un carrefour. La centralisation a montré ses limites. L’émergence passera par les territoires — ou ne passera pas.
Mais les territoires ne peuvent avancer seuls. L’Association des Maires du Sénégal doit renaître, non comme un club fermé, mais comme une agence de démultiplication du savoir-faire local.
Khombole lui tend un miroir.
Aux élus de s’en saisir.
À l’État d’encourager.
Aux partenaires de soutenir.
Le développement territorial n’attend pas.
Les citoyens non plus.
L’AMS a une page blanche à écrire.
Qu’elle commence par ces mots, empruntés à la devise de Khombole en action :
« Partager pour grandir ensemble. »


