Chronique de Maître SY

Dans un Sénégal en quête de souveraineté budgétaire, le gouvernement dirigé par le Premier ministre Ousmane Sonko s’est engagé sur un sentier aussi ambitieux que délicat : faire reposer la relance économique nationale sur les ressources internes. Ce choix, au cœur du Plan de redressement économique et social (PRES), consacre une rupture avec le cycle d’endettement extérieur en misant sur une nouvelle approche fiscale fondée sur l’équité, l’innovation et la responsabilisation collective.
Une fiscalité réinventée : des secteurs longtemps épargnés dans le viseur
Le plan, dévoilé le 1er août 2025, amorce une véritable révolution silencieuse. Plusieurs niches jusque-là en marge de l’impôt sont désormais ciblées pour contribuer à l’effort national. Quatre leviers prioritaires se dégagent :
- Le mobile money : devenu incontournable dans la vie quotidienne des Sénégalais, ce moyen de paiement informel brasse des flux financiers colossaux. Le gouvernement envisage une micro-taxe, inspirée des expériences ghanéenne et tanzanienne, pour en capter une fraction. L’enjeu : éviter d’étouffer un outil de bancarisation populaire tout en l’intégrant dans le circuit fiscal.
- Les jeux d’argent en ligne et les paris sportifs : secteur opaque, souvent hors radar fiscal, il représente pourtant un potentiel de recettes non négligeable. La stratégie repose sur une taxation ciblée doublée d’une régulation stricte, afin de sécuriser les joueurs et assainir un univers jusqu’ici laissé à lui-même.
- Les plateformes numériques : streaming, e-commerce, publicité digitale, VTC… Ces activités florissantes n’ont pas encore trouvé leur juste place dans le système fiscal sénégalais. L’objectif affiché est clair : faire contribuer les géants du digital à hauteur de leur activité réelle dans le pays, sans pour autant freiner l’innovation locale.
- Le secteur informel : poumon économique mais défi fiscal majeur, il concentre plus de 90 % des activités économiques hors radar. Le PRES propose une approche douce : incitation à la formalisation, fiscalité symbolique, et offre d’avantages concrets (sécurité sociale, accès au crédit), dans un esprit de pacte gagnant-gagnant.
Un financement endogène comme boussole
La philosophie budgétaire du gouvernement est sans équivoque : plus d’autonomie, moins de dépendance. Sur les 4 604 milliards de FCFA à mobiliser entre 2025 et 2028, plus de 90 % proviendront de ressources internes. Une ambition qui repose sur une stratégie multi-canaux :
- 2 111 milliards de ressources fiscales domestiques supplémentaires ;
- 1 091 milliards via le recyclage d’actifs publics ;
- 50 milliards d’économies budgétaires ;
- et 1 352 milliards issus de mécanismes de financement endogènes hors dette.
Le défi est donc d’élargir l’assiette fiscale tout en maintenant l’équilibre macroéconomique, sans pénaliser la consommation ni aggraver les inégalités.
Fiscalité équitable : une ligne rouge à ne pas franchir
Mais derrière les chiffres, une réalité s’impose : chaque franc prélevé doit l’être avec discernement. Car une taxe mal pensée peut se transformer en fardeau social :
- Pour les petits commerçants et usagers du mobile money, une surtaxe pourrait rimer avec exclusion ;
- Dans l’informel, une pression fiscale mal calibrée risque de renforcer la clandestinité au lieu de la résorber ;
- Et pour l’ensemble des contribuables, l’absence de contreparties tangibles pourrait nourrir défiance et rejet.
Le gouvernement devra donc avancer sur une ligne de crête : réformer sans brutaliser, taxer sans asphyxier.
Vers un nouveau contrat fiscal entre l’État et les citoyens
Réussir ce pari suppose un changement profond dans la relation entre l’État et les Sénégalais. Trois piliers devront guider l’action publique :
- Pédagogie fiscale : expliquer les choix, rendre l’impôt compréhensible et acceptable ;
- Justice fiscale : répartir équitablement la charge, sans faire peser l’essentiel sur les plus vulnérables ;
- Redevabilité : montrer concrètement où va l’argent, dans les écoles, les hôpitaux, les routes.
Autrement dit, passer d’un impôt subi à une contribution consentie. Car on n’accepte de payer que ce que l’on perçoit comme juste et utile.
Conclusion : une réforme à haut risque, mais à fort potentiel
Le volet fiscal du PRES n’est pas une simple mesure technique : c’est un acte politique majeur, un outil de souveraineté nationale et de justice sociale. Menée avec rigueur, transparence et intelligence, cette réforme pourrait redéfinir durablement le rapport entre l’État et ses citoyens, poser les fondations d’un développement autofinancé et restaurer la confiance dans l’action publique.
Mais mal conduite, elle pourrait au contraire cristalliser les tensions sociales, fragiliser les plus modestes et compromettre l’élan réformateur. À Ousmane Sonko et son équipe de transformer ce pari risqué en réussite collective.


