
Par Dr Alioune Badara GUEYE Enseignant-chercheur Spécialistes des industries culturelles et médiatiques
Depuis plusieurs mois, le paysage médiatique sénégalais est marqué par une réforme controversée initiée par le ministre de la Communication, des Télécommunications et du Numérique, Alioune Sall. Cette réforme vise à moderniser le cadre juridique des médias, en particulier face à l’essor du numérique. Cependant, les mesures prises, notamment l’arrêt immédiat de la diffusion des médias jugés non conformes, ont suscité une vive opposition de la part des acteurs du secteur et de certains responsables politiques.
Une réforme aux mesures drastiques
Le 22 avril 2025, un arrêté ministériel a été publié, ordonnant la cessation immédiate de toute activité de diffusion, de parution et de partage de contenus par les médias non conformes aux dispositions du Code de la presse. Cette décision concerne environ 380 organes de presse, y compris des médias en ligne, écrits et audiovisuels, qui ne respecteraient pas les normes légales en matière d’information.  
Alioune Sall a mis en avant une série d’arguments légitimes : réguler les contenus numériques, garantir une rémunération équitable aux créateurs, et renforcer les normes professionnelles dans un contexte d’explosion des médias en ligne. L’État souhaite notamment intégrer les plateformes numériques dans un cadre fiscal et juridique contraignant, tout en exigeant que les organes de presse sénégalais soient enregistrés, reconnus légalement et conformes au Code de la presse (Loi n°2017-27).
Une commission ministérielle a même été mise sur pied pour délivrer des attestations de reconnaissance aux médias, excluant de fait un grand nombre de radios, journaux et télévisions qui ne rempliraient pas certaines conditions. Une liste provisoire a été publiée, créant une rupture brutale entre médias “autorisés” et médias “hors-la-loi”. Les articles 178 et 193 du Code de la presse sont invoqués pour justifier cette mesure, stipulant que les entreprises de presse en ligne non conformes doivent suspendre toutes leurs activités de diffusion, sous peine de sanctions. Pour le ministère, il s’agit de restaurer la rigueur ; pour les professionnels, c’est un glissement dangereux vers le contrôle politique.
Réactions et oppositions croissantes
Cette décision a été vivement critiquée par plusieurs acteurs du secteur médiatique et politique. Le Conseil des diffuseurs et éditeurs de presse du Sénégal (CDEPS) a annoncé son intention de saisir la justice pour contester l’arrêté ministériel, le qualifiant de mesure arbitraire et non concertée. 
Le député Thierno Alassane Sall a également dénoncé cette décision, la qualifiant de “musellement de la liberté d’expression et de la presse”, et appelant à une mobilisation pour défendre les droits fondamentaux menacés. 
Par ailleurs, la fermeture de la plateforme d’enregistrement des entreprises de presse a été critiquée par la Coordination des Associations de Presse (CAP), qui déplore l’opacité entourant les rejets prononcés par le ministère de la Communication. 
Enjeux et perspectives
La réforme actuelle soulève des questions importantes sur la liberté de la presse, la régulation des médias et la place du numérique dans le paysage médiatique sénégalais. Si la nécessité d’une mise à jour du cadre juridique est reconnue, les modalités de mise en œuvre de cette réforme sont largement contestées.
Il est essentiel que toute réforme du secteur des médias soit menée de manière transparente, inclusive et respectueuse des principes démocratiques. Une concertation avec les différents acteurs du secteur, y compris les associations de presse, les journalistes et les représentants politiques, est indispensable pour garantir une régulation équilibrée et efficace.


