
Lassou Samb a vécu jusqu’à 12 ans sans existence légale. Comme beaucoup de Sénégalais, il n’a pas été déclaré à la naissance, un problème qui l’a rattrapé au moment des examens scolaires. Actuellement, des centaines de milliers d’élèves passent des épreuves cruciales comme le baccalauréat, le brevet ou, dans le cas de Lassou, le certificat de fin d’études élémentaires (CFEE) pour passer de la CM2 à la sixième. Bien qu’il soit scolarisé, il a failli ne pas pouvoir se présenter à cause de l’absence d’un acte de naissance.
Chaque année, cette période des examens met en lumière un problème majeur : le non-enregistrement des naissances à l’état civil, qui a des conséquences concrètes sur la vie des individus et sur les politiques publiques. Membre d’une fratrie de six enfants, Lassou est le seul à ne pas avoir été déclaré.
« Je n’y comprends rien », confie-t-il. « Notre directeur me convoque souvent pour me rappeler que je n’ai pas encore amené mon extrait de naissance, mais je ne sais pas quoi lui répondre. » Son père, Malick Samb, explique que la priorité était de le soigner à sa naissance car il avait une fracture à la main.
Les nouvelles autorités ont autorisé les enfants comme Lassou à passer leurs examens, malgré l’absence de documents. « Il n’est pas question de sacrifier doublement ces enfants : d’abord en ne les déclarant pas à la naissance et ensuite en les empêchant de passer leurs examens », a déclaré Moussa Bala Fofana, ministre des Collectivités territoriales.
Selon la Direction des examens et concours, sur plus de 300 000 candidats inscrits au CFEE, près de 70 000 n’avaient pas de pièce d’état civil. En Europe, la déclaration des naissances est presque automatique (98 %), mais en Afrique, seulement 44 % des naissances sont enregistrées. L’Unicef rapporte que la naissance de plus de 91 millions d’enfants en Afrique subsaharienne n’a jamais été enregistrée.
La déclaration des naissances est fondamentale pour la protection des droits et l’accès aux soins, à l’éducation et à la justice. Elle est également essentielle pour la planification des politiques publiques. L’Unicef cite plusieurs raisons pour le non-enregistrement : l’éloignement des bureaux d’état civil, le manque de connaissance, les coutumes, les pratiques discriminatoires et les frais à payer.
Aliou Ousmane Sall, directeur de l’Agence nationale de l’état civil, regrette que certains parents ignorent l’importance de l’état civil, bien qu’ils aient jusqu’à un an pour déclarer gratuitement leur enfant. Après ce délai, ils doivent demander un jugement d’autorisation d’inscription et payer des frais.
Les procédures peuvent durer des années à cause de l’accès difficile aux services, de la vétusté des équipements ou du manque de formation des officiers. Oumar Ba, président de l’association des maires, souligne que les États post-coloniaux ont hérité d’un état civil mal structuré.
Ces carences favorisent la fraude. Seydina Aïdara, 23 ans, raconte qu’il a découvert que son numéro de déclaration avait été usurpé, l’empêchant de passer son bac. Lassou Samb, lui, continue d’attendre un acte de naissance pour obtenir plus tard une carte d’identité, un passeport ou un permis de conduire.
Pour remédier à ces problèmes, l’État du Sénégal a lancé un programme de modernisation et de digitalisation de l’état civil. Dix-neuf millions d’actes ont déjà été numérisés. « Avec ce programme, ce sera bientôt la fin des problèmes », promet Aliou Ousmane Sall.


