Par Babacar Mbaye – Écrivain, consultant, expert en ingénierie culturelle et coopération internationale

Longtemps considérée comme un simple ornement de l’action publique, la culture au Sénégal peine encore à être reconnue comme un levier économique majeur. Pourtant, le pays dispose d’un patrimoine artistique, historique et humain susceptible de générer des milliers d’emplois, de redynamiser les territoires et de renforcer son influence diplomatique. Aujourd’hui, au moment où se dessine une nouvelle stratégie nationale, la question centrale demeure : quand la culture deviendra-t-elle enfin un moteur de développement endogène ?
Un héritage culturel riche mais inégalement valorisé
Le Sénégal s’est distingué très tôt sur la scène culturelle mondiale. Sous Léopold Sédar Senghor, la culture est érigée en outil d’émancipation, de diplomatie et d’universalité. Le Festival Mondial des Arts Nègres (1966), Mudra Afrique ou encore le Théâtre Daniel Sorano constituent des pierres angulaires d’une vision structurante.
L’élan marque un temps d’arrêt sous Abdou Diouf, avec notamment la fermeture de Mudra Afrique, privant une génération d’un espace de formation artistique d’excellence. Abdoulaye Wade tentera de relancer cette dynamique à travers le FESMAN, le Monument de la Renaissance africaine, le Grand Théâtre ou le Musée des Civilisations noires.
Sous Macky Sall, malgré la valorisation du statut de l’artiste, la culture reste en marge des priorités du Plan Sénégal Émergent.
Le “1 % Culture” : une loi oubliée
L’une des principales faiblesses du dispositif public réside dans l’inapplication du “1 % Culture”, qui impose d’intégrer des œuvres d’art dans les bâtiments publics. Ministères, hôpitaux, universités ou infrastructures routières pourraient ainsi devenir des espaces d’expression artistique.
Relancer cette obligation permettrait non seulement de soutenir les artistes, mais aussi d’enrichir l’espace urbain et d’instaurer un marché structuré au bénéfice de toute la filière créative. Dans le même esprit, la mise en place de zones régionales d’actions culturelles permettrait de corriger le déséquilibre entre Dakar et les régions.
Lompoul et Ngourane : vers un Hollywood de la Téranga ?
Le cinéma constitue l’un des gisements les plus prometteurs. Avec leurs dunes, paysages désertiques et étendues naturelles, Lompoul et Ngourane pourraient devenir les “studios de Ouarzazate sénégalais”.
Un tel pôle cinématographique attirerait productions internationales, investisseurs, techniciens, écoles spécialisées et emplois locaux. De Spike Lee à Nollywood, les tournages internationaux sont en quête de décors authentiques et compétitifs. Le Sénégal peut répondre à cette demande.
Gaïndé Land : réinventer le tourisme africain
L’idée d’un parc d’attractions panafricain, Gaïndé Land, s’inscrit dans une vision territoriale audacieuse. À l’image de Disneyland Paris qui a donné naissance à une ville nouvelle, Gaïndé Land pourrait :
- générer des milliers d’emplois directs et indirects ;
- stimuler l’artisanat et le spectacle vivant ;
- attirer les touristes régionaux et internationaux ;
- contribuer à déconcentrer Dakar en développant un nouveau pôle urbain ;
- freiner l’exode rural et l’émigration clandestine.
Un modèle récréatif africain, enraciné dans nos mythes et nos figures historiques, représenterait un changement majeur dans l’industrie touristique du continent.
Diplomatie culturelle : un potentiel d’influence à structurer
La fusion des ministères de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat offre une opportunité inédite. Les représentations diplomatiques pourraient jouer un rôle central en accueillant un guichet unique Culture–Tourisme–Artisanat.
Des projets forts émergent : une Caravane Sénégal Tour, un renforcement du festival de Jazz de Saint-Louis, la création d’un festival international en Casamance, un festival dramaturgique à Thiès ainsi qu’un événement autour de la ligne ferroviaire Dakar–Thiès–Niger.
La collaboration entre Air Sénégal, l’ASPT, Sorano et la diaspora créerait une dynamique intégrée pour vendre la destination Sénégal.
Dakar 2026 : la vitrine du “Made in Sénégal”
L’accueil des Jeux Olympiques de la Jeunesse en 2026 représente un moment historique pour promouvoir le savoir-faire national. Uniformes des volontaires confectionnés localement, artisanat pour les objets officiels, scénographie confiée à des artistes sénégalais, œuvres monumentales dans les espaces publics : autant d’opportunités pour valoriser l’industrie culturelle nationale.
Les ateliers Mahone Diop, par exemple, rappellent qu’une statue en bronze génère au moins huit emplois pendant quatre mois, tout en offrant des formations qualifiantes aux jeunes.
Pour une justice mémorielle : l’Ode aux Tirailleurs africains
Le projet “Ode aux Tirailleurs”, soutenu par le Premier ministre Ousmane Sonko, participe à restaurer la place des tirailleurs sénégalais et guinéens dans l’histoire. Podcast, théâtre, ateliers d’écriture, traduction en arabe et amazigh : l’initiative prend une dimension transnationale.
Dans cette perspective, le déplacement de la statue Demba et Dupont vers un musée, et son remplacement par une œuvre honorant les tirailleurs, s’inscrirait dans une démarche de réparation symbolique.
L’urgence du numérique culturel
À l’ère de la digitalisation, le Sénégal doit investir dans une stratégie numérique ambitieuse. La plateforme Culture Téranga, proposée par Abdoul Ahad Mbaye, pourrait devenir un espace de référence :
- promotion des artistes ;
- visites virtuelles de musées ;
- vente d’artisanat d’art ;
- contenus culturels et éducatifs ;
- lien renforcé avec la diaspora.
Les “Diaspora Bonds”, intégrant un volet culturel, offriraient par ailleurs une source de financement innovante pour les festivals et projets internationaux.
Un choix décisif pour la Vision Sénégal 2050
Le Sénégal dispose des talents, de l’imaginaire, des territoires et des infrastructures nécessaires pour faire de la culture un pilier stratégique de son avenir. Il s’agit désormais de passer de l’intuition à l’action, du symbolique au structurel.
Culture, tourisme, cinéma, mémoire, numérique, artisanat et diplomatie culturelle : les leviers sont là. Le pays doit maintenant les activer, avec cohérence et ambition.
La culture n’est pas un luxe.
Elle est un investissement stratégique, un moteur économique, un outil diplomatique et un ciment social.
Clap. Rideau. Le Sénégal entre enfin en scène.


