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TOURISME : LE SÉNÉGAL FACE AUX LIMITES D’UNE ÉCONOMIE EXTRACTIVE ET DÉPENDANTE

Par Mamadou DIOMBERA

Depuis les indépendances, la politique touristique du Sénégal s’est construite autour d’un modèle essentiellement tourné vers l’extérieur. L’objectif a longtemps été d’attirer davantage de visiteurs internationaux, d’augmenter les arrivées et les nuitées, et de maximiser les recettes touristiques brutes. Une stratégie qui vise à positionner le pays sur un marché mondial particulièrement concurrentiel, mais dont les principaux mécanismes de commercialisation, de financement et de distribution restent largement contrôlés par des acteurs extérieurs.

Derrière les chiffres de fréquentation et les performances affichées se cache cependant une réalité économique plus complexe : celle d’un tourisme marqué par des rapports de dépendance structurelle et une captation inégale de la richesse produite.

Un modèle touristique qui profite encore trop peu à l’économie nationale

Cette économie touristique repose sur trois grandes caractéristiques.

La première concerne la fuite d’une partie substantielle des revenus vers l’extérieur. Les tour-opérateurs internationaux, les chaînes d’approvisionnement mondialisées et certains investisseurs étrangers captent une part importante de la valeur générée par l’activité touristique.

La deuxième réside dans la faible intégration des entreprises touristiques aux systèmes productifs locaux. Les liens entre les établissements touristiques et les producteurs, artisans, commerçants, transporteurs et autres acteurs économiques nationaux restent insuffisamment développés.

La troisième caractéristique est celle d’une dépendance structurelle qui touche simultanément les marchés émetteurs, les capitaux étrangers et les standards internationaux.

Ces mécanismes réduisent considérablement les effets multiplicateurs du tourisme sur l’économie sénégalaise. Ils limitent notamment la création d’emplois qualifiés, le développement de l’entrepreneuriat local et la valorisation des ressources propres aux différents territoires.

La fuite des revenus touristiques : une richesse qui échappe en partie au Sénégal

Le chiffre souvent avancé de 70 à 80 % de fuite économique illustre l’ampleur potentielle du phénomène. Il convient néanmoins de préciser que cette estimation nécessite une vérification empirique, puisque son niveau varie selon les destinations, les segments de marché et les méthodes de calcul utilisées.

Une question fondamentale se pose alors : à qui profite réellement le tourisme au Sénégal ?

Le pays accueille les visiteurs, mobilise ses territoires et supporte une partie des coûts environnementaux et sociaux liés à l’activité touristique. Pourtant, il ne conserve pas nécessairement une part équivalente de la richesse générée.

Cette situation interroge profondément la pertinence d’un modèle de développement touristique essentiellement évalué à travers le nombre de visiteurs et les recettes brutes, sans accorder suffisamment d’importance à la richesse effectivement retenue dans l’économie nationale.

La responsabilité de l’État dans la transformation du modèle touristique

Dans ce contexte, l’État occupe une position ambivalente. Il investit dans les infrastructures, accompagne les opérateurs touristiques et finance la promotion de la destination Sénégal.

Cependant, une partie des bénéfices issus de ces investissements peut continuer à alimenter des circuits économiques extérieurs.

Le risque est alors de voir le tourisme fonctionner comme un mécanisme de transfert de valeur vers les économies étrangères, au lieu de devenir un véritable instrument de transformation productive, de création de richesse nationale et de développement économique endogène.

La question n’est donc pas simplement de faire venir davantage de touristes, mais de repenser les mécanismes économiques qui organisent et répartissent les revenus de cette activité.

Pour une nouvelle souveraineté économique du tourisme sénégalais

L’enjeu majeur pour le Sénégal est désormais de dépasser une croissance touristique essentiellement quantitative pour construire un développement structurel et durable.

Cela suppose de renforcer l’intégration des entreprises locales dans les chaînes de valeur touristiques, de favoriser l’investissement national, de valoriser les patrimoines culturels et naturels, et surtout d’améliorer le taux de rétention des revenus touristiques dans l’économie nationale.

Le tourisme doit davantage profiter aux populations, aux entrepreneurs, aux producteurs et aux territoires qui portent cette activité au quotidien.

Il est donc essentiel de repenser le modèle touristique sénégalais afin qu’il ne soit plus seulement une vitrine attractive pour les marchés internationaux, mais un véritable moteur de souveraineté économique, d’inclusion sociale et de développement territorial.

Le véritable défi du Sénégal n’est pas seulement d’attirer le monde, mais de faire en sorte que la richesse créée par ceux qui viennent profiter de ses ressources bénéficie durablement à ceux qui y vivent.

Par Mamadou DIOMBERA
Professeur titulaire des universités CAMES en Tourisme, Patrimoine et Culture
Chef du Département Tourisme – Université Assane Seck de Ziguinchor.

2 Commentaires

  • soda sene

    Merci Professeur pour votre contribution significative. cette article résume l’un des problèmes fondamentaux du secteur touristique sénégalais. Je me demande si le tourisme ne bénéficie pas la destination qui l’exerce et ses pairs ,en quoi bon s’y imprégné autant .Il est impératif de revoir la gestion des recettes touristique au Sénégal.

  • FORTIER

    Merci Mamadou, cher Professeur, d’avoir pensé à me faire destinataire de ce beau plaidoyer pour l’autonomisation économique et financière du tourisme sénégalais. Il témoigne de la constance et de la force de vos convictions à la fois patriotiques et scientifiques puisque j’y retrouve en toile de fond l’engagement de votre thèse de doctorat pour le développement d’un eco-tourisme sénégalais au plus près des habitants du pays..
    Avec ma fidèle et profonde amitié,
    Jean-Claude Fortier

  • Michel vieux Sadio

    L’homme qu’il à la place qu’il faut, professeur Mamadou Lamine Diombera, le Messie du département touristique de l’Université Assane Seck de Ziguinchor,
    Un grand figure, et un homme très ambitieux

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