
Chronique de l’Inspecteur Ibrahima NDIAYE
Peut-on véritablement parler de souverainisme radical au Sénégal ?
La question se pose avec acuité, à un moment où, malgré les discours sur le partenariat « gagnant-gagnant », beaucoup s’interrogent sur la mainmise persistante des puissances occidentales sur notre destin collectif. Cette interrogation, loin d’être polémique, appelle une analyse dépassionnée, au-delà des apparences et des slogans.
L’héritage d’un système-monde asymétrique
Les Occidentaux conservent une longueur d’avance historique. Pendant que nous subissions la colonisation, ils ont bâti, codifié et consolidé le système-monde actuel. Même après les indépendances, nos États continuent d’évoluer dans un cadre normatif dont ils n’ont pas défini les règles fondamentales.
Ce système, incarné par des institutions comme le FMI ou la Banque mondiale, demeure structurellement orienté à leur avantage. La gouvernance mondiale, loin d’être neutre, perpétue un déséquilibre historique et un rapport de dépendance durable.
Le cœur du problème : la souveraineté financière
Tous les pays s’endettent pour financer leurs politiques publiques. Mais comment retrouver une véritable souveraineté économique et financière dans un système de dette orchestré par des règles qui ne nous appartiennent pas ?
La question du financement autonome constitue le nœud gordien de notre indépendance réelle.
Les institutions internationales conditionnent leur aide au respect de normes – démocratie, droits de l’homme, bonne gouvernance – présentées comme universelles, mais imprégnées d’un prisme occidental. L’universalisme proclamé masque souvent un ethnocentrisme persistant.
Pour bénéficier de leur soutien, il nous faut adopter leurs standards, parfois au détriment de nos valeurs propres. Et lorsque nous nous en écartons, les investisseurs se retirent, paralysant nos économies déjà fragiles. Notre marge de manœuvre se réduit alors à peau de chagrin.
Une dépendance multiforme
Cette dépendance ne se limite pas à la sphère financière.
Dans les domaines technologiques, sanitaires, énergétiques ou numériques, notre vulnérabilité reste manifeste. Qu’il s’agisse de la fixation du prix du cacao, du pétrole ou de la régulation des plateformes numériques, notre autonomie demeure relative.
Nos ambitions se heurtent à nos moyens ; notre souveraineté, à notre retard scientifique et technologique. Le chemin vers l’autonomie est long, semé d’embûches structurelles.
Le tournant du souverainisme sénégalais
C’est dans ce contexte qu’intervient la volonté de rupture prônée par les nouvelles autorités sénégalaises.
Cette aspiration s’inscrit dans la filiation des luttes menées par des figures panafricanistes telles que Thomas Sankara, Patrice Lumumba ou Kwame Nkrumah. Elle donne une cohérence historique à notre quête de dignité nationale.
Mais peut-on pour autant qualifier cette orientation de souverainisme radical ?
Assurément non. Car un souverainisme radical impliquerait une rupture totale avec les institutions financières internationales, perçues comme des instruments néo-impérialistes. Or, ce n’est pas la voie empruntée par le Sénégal.
Un souverainisme décomplexé, non radical
Le Premier ministre Ousmane Sonko l’a clairement rappelé : « Tous les pays s’endettent. »
Une mission du FMI séjourne d’ailleurs à Dakar pour discuter d’un programme d’appui. Les actes confirment une orientation pragmatique, non dogmatique.
Le souverainisme prôné par le président Bassirou Diomaye Faye et son gouvernement s’apparente donc davantage à un souverainisme décomplexé – une volonté de traiter d’égal à égal avec tous les partenaires, y compris la France, à condition que le rapport soit équitable.
C’est moins une rupture qu’un repositionnement stratégique.
Le test du réalisme économique
Reste que cette ambition se heurte à une contrainte majeure : la souveraineté économique exige la capacité de financer son budget et ses projets sans aide extérieure. Le Sénégal, comme la plupart des pays en développement, n’en est pas encore là.
L’écart entre les aspirations politiques et les réalités économiques demeure important.
Dès lors, la situation actuelle constitue une épreuve de vérité pour ce souverainisme pragmatique.
Si le gouvernement parvient à présenter un plan crédible au FMI, à rassurer les investisseurs tout en préservant ses objectifs stratégiques, il démontrera qu’une souveraineté négociée est possible.
Mais si les blocages persistent ou dégénèrent en crise de la dette, cela révélera les limites d’une stratégie d’équilibriste et rappellera que la souveraineté proclamée doit s’appuyer sur une discipline économique irréprochable.
Un moment de vérité politique
Le « test FMI » que traverse le Sénégal dépasse la simple technicité d’une négociation financière. Il s’agit d’un miroir de notre capacité à concilier indépendance nationale et contraintes globales.
La manière dont les nouvelles autorités géreront ce dossier en dira long sur la solidité de leur projet et sur la cohérence de leur vision.
Rendez-vous est pris ce samedi 8 novembre, au Terra Meeting du Pastef, où le président Ousmane Sonko devrait apporter des éclairages décisifs sur les contours de cette souveraineté face aux défis immédiats.
L’attente est grande. Le Sénégal est à la croisée des chemins entre affirmation politique et réalisme économique.



1 Commentaire
Merci, inspecteur Ndiaye pour la pertinance de tes ideas. Comme le disent les anglais, let’s “wait and see” the outcome of all this today. Nous ecouterons le discours du PM O.Sonko et on verra dans quelle direction ils meneront ce pays. Merci