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Le pouvoir, ce miroir cruel

Par Ibrahima Thiam, président du parti Alliance pour la Citoyenneté et le Travail (ACT Sénégal)

La libération de deux journalistes, et le reflet d’un malaise plus profond

Ils sont libres. Enfin.
Maimouna Ndour et Babacar Fall ont retrouvé l’air, la lumière, la rue, le bruit des micros qu’on croyait éteints. Leur détention n’aura duré que quelques jours, mais elle a suffi à renvoyer au pays un reflet inquiétant : celui d’un Sénégal qui, sous le vernis du changement, reste prisonnier de ses vieux réflexes.

Je me réjouis de leur libération. Mais derrière ce soulagement demeure une gêne persistante : ce ne sont pas seulement deux journalistes qu’on a enfermés, c’est une idée qu’on a voulu museler — celle de la liberté de dire, d’interroger, de déranger.

Quand la peur du pouvoir étouffe la parole

Cette liberté ne tient pas seulement dans les textes de loi. Elle vit ou elle meurt selon le courage de ceux qui gouvernent et la vigilance de ceux qui observent.

Comment en est-on arrivé là ?
À confondre interview et complicité, question et provocation, parole et menace ?
J’ai vu un État réagir avec la peur que suscite toujours la parole libre. Et j’ai vu, avec tristesse, tant de militants, d’intellectuels, de citoyens se taire — paralysés par le poids du camp auquel ils appartiennent.

On ne mesure pas une démocratie à la liberté de ses alliés, mais à celle qu’elle accorde à ses critiques. Et sur ce point, le miroir que nous tend cette affaire est sans pitié.

De la dénonciation à la justification

Ce qui frappe, c’est la rapidité avec laquelle les lignes ont bougé.
Hier encore, ceux qui dénonçaient la répression se font aujourd’hui les avocats du pouvoir. Les phrases qu’on croyait oubliées refont surface :
« Ce n’est pas pareil », « les contextes diffèrent », « il ne fallait pas interviewer quelqu’un sous mandat d’arrêt ».

Mais ce que l’on excusait hier, on le banalise aujourd’hui. Et dans cette banalisation se cache la trahison des promesses.

Je n’écris pas ces lignes pour accuser, mais pour comprendre. Car le pouvoir, quel qu’il soit, a toujours peur de la lumière. Il veut contrôler le récit, maîtriser les mots, choisir qui parle et qui se tait. Il oublie que la parole, une fois libérée, ne se reprend pas.

Un test manqué pour la démocratie sénégalaise

Les arrestations de Maimouna Ndour et Babacar Fall resteront comme un test manqué, une épreuve de maturité politique où la tentation de punir a pris le pas sur le devoir de protéger. Leur libération n’efface pas la faute : elle nous oblige à réfléchir à ce que nous sommes devenus.

Je repense à ces slogans de campagne qui promettaient la rupture : Dafa Doy, Nio Lank, Jub Jubal Jubanti. Trois cris d’espoir, trois promesses de renaissance. Mais qu’avons-nous vraiment changé ?
Les méthodes sont les mêmes, seules les voix ont changé de camp.
Hier victimes, aujourd’hui gardiens de l’ordre.
Hier indignés, aujourd’hui justificateurs.

C’est cela, le miroir cruel du pouvoir : il nous montre à quel point nous pouvons ressembler à ceux que nous combattions.

Le vrai courage : défendre la liberté, pas les camps

Un pays se perd quand la liberté d’informer devient une question de loyauté politique. Quand on ne défend plus le principe, mais la personne. Quand la peur de déplaire remplace le courage de dire.

Je ne veux pas de ce pays-là.
Je veux un Sénégal où un journaliste puisse interroger qui il veut, sans craindre ni la prison ni le soupçon. Un pays où la vérité n’a pas besoin d’autorisation.

Les deux journalistes sont libres, oui. Mais notre conscience, elle, reste en détention. Tant que nous refuserons d’affronter ce miroir, tant que nous ne reconnaîtrons pas que nous avons reproduit ce que nous dénoncions, la liberté restera un mot qu’on invoque — jamais une réalité qu’on protège.

La vraie libération : cesser d’avoir peur de la vérité

Je garde l’espoir. Parce qu’il y a encore des voix, des plumes, des regards qui refusent de se soumettre. Parce qu’il reste en chacun de nous cette petite part d’insoumission qui fait battre le cœur des peuples libres.

Mais il faut le dire, sans détour :
la vraie libération ne viendra pas d’une décision de justice.
Elle viendra du moment où nous cesserons d’avoir peur de la vérité.

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