Chronique de Maître SY

Aujourd’hui, nos rues sont devenues des scènes macabres. Un accident, une agression, un corps à terre, et voilà que surgissent non pas des mains secourables, mais des smartphones. Des écrans s’allument, des caméras enregistrent les derniers râles, les regards vitreux, les gestes désespérés. Puis, en un clic, ces images crues sont livrées en pâture aux réseaux sociaux, où elles circulent, se multiplient, se monnayent en likes et en partages.
La souffrance, désormais, a une valeur marchande. Elle se mesure en vues, en interactions, en temps d’attention volée. Ce qui devrait susciter horreur et compassion devient un spectacle, un divertissement morbide pour une société avide de sensations fortes. Le buzz écrase la dignité, l’émotion instantanée remplace l’empathie, et l’indifférence se pare des atours de la viralité.
Quand filmer devient plus urgent que secourir
Le réflexe n’est plus de courir vers la victime, mais de sortir son téléphone. On cadre, on zoome, on immortalise l’instant tragique avant même de savoir si la personne respire encore. Et une fois l’image postée, elle appartient à la meute numérique : commentaires cyniques, réactions choquées, partages complices… Tout y passe, sauf l’humanité.
Pendant ce temps, quelque part, une famille ignore encore que son proche gît sur le bitume, déjà transformé en “contenu”. Elle ne sait pas que des milliers d’inconnus ont vu son dernier souffle, ont scruté son visage déformé par la douleur, ont partagé sa fin comme on partage une vidéo de chaton.
La banalisation de l’inhumain
Ce qui se joue ici, ce n’est pas seulement la mort exposée, c’est l’effritement de notre conscience collective. Quand la douleur d’autrui devient un produit consommable, c’est toute notre fraternité qui s’évapore. Nous nous habituons à voir sans ressentir, à scroller sans réfléchir, à liker sans compatir.
Et le pire ? Nous ne sommes même plus surpris. Ces images glissent sur nous comme l’eau sur une surface lisse, sans laisser de trace. La violence, la mort, l’injustice — tout est réduit à du “contenu” éphémère, vite remplacé par le prochain scandale, la prochaine vidéo choc.
Redevenir humains
Il est temps de poser les téléphones. De couvrir les corps avant de les filmer. De tendre une main plutôt qu’un objectif. De nous demander, avant de partager : “Et si c’était mon frère, ma sœur, mon enfant étendu là ?”
Parce qu’une société qui marchande la souffrance est une société qui perd son âme. Et quand le dernier like sera attribué, quand le dernier buzz sera oublié, il ne restera que cette question : qu’avons-nous fait de notre humanité ?
— Maître SY


