Chronique de maître Alioune Sy

Le communiqué du Conseil académique de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) rappelle avec gravité le drame douloureux qui a frappé la communauté universitaire . Il réaffirme l’attachement aux principes fondamentaux que sont la sécurité des personnes, la recherche de la vérité et la préservation de l’institution universitaire. Ces principes sont essentiels. Ils doivent être partagés par tous.
Dans ce contexte de forte émotion, des mesures ont été annoncées, notamment la suspension à titre conservatoire des amicales d’étudiants ainsi que la mise en place d’un comité ad hoc chargé de réfléchir aux modalités de représentation étudiante . Ces décisions traduisent une volonté de gestion de crise. Mais elles invitent aussi à une réflexion plus profonde.
La véritable question mérite d’être posée avec lucidité : le problème de l’université réside-t-il réellement dans l’existence des amicales ?
Les amicales ne sont pas des anomalies du système universitaire. Elles constituent des cadres organisés de représentation, de médiation et de structuration de la parole étudiante . Elles permettent d’identifier des interlocuteurs légitimes, capables de canaliser les revendications, d’anticiper les tensions et de participer aux réformes. Partout où ces structures ont été affaiblies sans alternative solide, les tensions se sont souvent déplacées vers des formes d’expression moins organisées et plus difficiles à encadrer.
Le communiqué lui-même reconnaît implicitement l’importance de la représentation étudiante en prévoyant la mise en place d’un comité chargé d’en redéfinir les modalités . Cela confirme une évidence : la représentation étudiante n’est pas optionnelle, elle est indispensable au fonctionnement démocratique de l’université.
L’enjeu n’est donc pas de supprimer ces cadres, mais de les renforcer, de les responsabiliser et de les moderniser.
Dans plusieurs universités confrontées à des crises similaires, les solutions durables ont reposé sur des démarches claires : clarifier les missions et les responsabilités des structures étudiantes ; instaurer des cadres de concertation permanents et obligatoires ; mettre en place des mécanismes indépendants de médiation ; privilégier la prévention par le dialogue plutôt que la réaction sous pression ; renforcer la formation des leaders étudiants en gouvernance et en gestion des conflits .
Suspendre un cadre peut produire un apaisement momentané. Renforcer ce cadre produit une stabilité durable.
Au-delà des structures, la crise actuelle interpelle aussi la société sénégalaise dans son ensemble . En période de tension, nous avons souvent tendance à analyser les événements à travers le prisme de nos appartenances politiques ou idéologiques. Ce réflexe fragilise l’esprit républicain.
L’université ne doit jamais devenir un terrain d’affrontement partisan. Elle doit rester un sanctuaire du savoir, un espace d’apprentissage citoyen et un symbole d’unité nationale .
Être républicain, c’est refuser l’instrumentalisation des crises. Être républicain, c’est défendre les principes avant les camps. Être républicain, c’est rechercher la vérité avec responsabilité et hauteur.
Un autre rappel essentiel s’impose : les étudiants ne sont pas des adversaires de l’ordre public. Ils sont nos frères, nos sœurs, nos enfants, nos amis, l’avenir même de la Nation . De la même manière, les forces de défense et de sécurité sont issues du même peuple et portent la mission de protéger la République.
Dans une Nation mature, il ne peut exister une logique d’opposition entre ceux qui apprennent et ceux qui protègent. Il ne peut exister qu’une responsabilité partagée : préserver la vie, la dignité et la stabilité nationale.
L’expérience des grandes démocraties universitaires démontre une vérité constante : la gestion sécuritaire seule ne garantit jamais une paix durable . Ce qui stabilise une institution, c’est la confiance, la transparence, la médiation et la concertation sincère.
Les cadres de dialogue existent déjà dans notre université. Ils doivent être revitalisés. Ils doivent être utilisés pleinement. Ils doivent devenir des espaces stratégiques d’écoute et de co-construction .
Une réforme imposée crée la résistance. Une réforme concertée crée l’adhésion.
Aujourd’hui, l’université traverse une épreuve qui dépasse ses murs. Ce moment exige du sang-froid, de la responsabilité collective et un attachement sincère aux valeurs républicaines .
Quand l’université vacille, ce n’est pas une structure qui est menacée. C’est l’avenir d’une génération. C’est la crédibilité de l’État. C’est la solidité de la République.
Préservons le dialogue. Renforçons les cadres de concertation. Refusons les lectures partisanes. Choisissons la responsabilité et la hauteur.
Parce qu’une université forte n’est pas celle qui réduit la parole. C’est celle qui l’organise, l’encadre et la transforme en solution collective.


