Chronique du Pr Alioune Badara Ndiaye

« La France n’a pas d’amis, elle a des intérêts. »
La formule attribuée à Charles de Gaulle résume à elle seule la mécanique froide des relations internationales. L’histoire contemporaine de l’Iran en est l’une des illustrations les plus saisissantes. Entre renversement de régime, révolution, sanctions et tensions nucléaires, Téhéran a expérimenté toutes les facettes du réalisme stratégique.
1953 : le coup d’État du pétrole
Août 1953. Le Premier ministre Mohammad Mossadegh est renversé. Son tort ? Avoir nationalisé le pétrole iranien, jusque-là sous contrôle britannique.
L’opération, orchestrée avec l’appui de la Central Intelligence Agency et du MI6, marque un tournant majeur. Le Shah Mohammad Reza Pahlavi est consolidé au pouvoir.
En pleine guerre froide, Washington veut un allié stable au Moyen-Orient, face à l’Union soviétique. L’Iran devient un verrou stratégique : ressources énergétiques sécurisées, frontière sensible surveillée, influence occidentale préservée.
L’alliance paraît solide. Elle repose pourtant sur une équation simple : stabilité + pétrole + anticommunisme.
1979 : l’allié devient adversaire
Janvier 1979. La monarchie s’effondre sous la pression populaire. L’ayatollah Ruhollah Khomeini revient d’exil et proclame la République islamique.
En quelques mois, l’ancien pilier régional de Washington se transforme en ennemi déclaré. La prise d’otages à l’ambassade américaine à Téhéran scelle la rupture. Les sanctions remplacent la coopération.
L’Iran n’est plus un partenaire stratégique : il devient un facteur d’instabilité à contenir.
Le basculement est brutal, mais logique au regard des intérêts américains. Le régime change, la doctrine aussi.
Les années 1980 : priorité à l’équilibre
Lorsque éclate la guerre Iran-Irak (1980-1988), l’objectif occidental n’est pas de restaurer le Shah ni d’imposer un nouveau pouvoir à Téhéran. Il s’agit d’éviter qu’un camp ne domine totalement la région.
La ligne directrice reste constante :
. protéger les routes énergétiques,
. rassurer les alliés du Golfe,
. empêcher l’exportation du modèle révolutionnaire iranien.
Ce n’est pas la nature idéologique du régime qui dicte la stratégie, mais le maintien d’un équilibre régional favorable.
Aujourd’hui : pression sans renversement
Plus de quarante ans après la révolution, la tension persiste autour du nucléaire et de l’influence régionale iranienne.
En exil, Reza Pahlavi, fils du dernier Shah, plaide pour une transition démocratique et laïque. Son nom circule dans certains cercles occidentaux. Mais aucune stratégie officielle ne vise son retour au pouvoir.
La politique américaine repose sur un triptyque : sanctions économiques, isolement diplomatique, négociations sous contrainte. L’objectif n’est pas officiellement un changement de régime, mais une modification de comportement stratégique.
Une logique universelle
L’Iran n’est pas un cas isolé. De Mobutu Sese Seko en Afrique centrale à d’autres dirigeants soutenus puis abandonnés au gré des circonstances, l’histoire montre que les alliances sont conditionnelles.
Les constantes demeurent :
. sécurité énergétique,
. rivalités de puissance,
. stabilité régionale,
. opinion publique interne.
La morale invoquée dans les discours diplomatiques pèse souvent moins lourd que ces paramètres.
La leçon iranienne
L’histoire iranienne rappelle une vérité dérangeante : en géopolitique, la loyauté est rarement un principe directeur.
Les États agissent d’abord pour défendre leurs intérêts stratégiques. Les alliances naissent d’un calcul, évoluent avec le rapport de force et disparaissent lorsque l’équation change.
L’Iran, hier allié clé de Washington, aujourd’hui adversaire sous sanctions, incarne cette permanence.
Dans le jeu des puissances, il n’y a ni amis éternels ni ennemis irréductibles — seulement des intérêts durables.


